Le pays Camisard

Le Pays camisard, c'est la région où quelques poignées de protestants, « les Huguenots » ont osé résister, parfois en prenant les armes, contre les puissantes armées du roi Louis XIV, pour recouvrer la liberté de culte dont il les avait privés en 1685. L'héritage et la mémoire de ce combat inégal et héroïque ont forgé l'âme des habitants de ce territoire, en l'imprégnant de l'esprit camisard, une des valeurs identitaires de cette terre de résistance.

 

TERRITOIRE

Cette région très particulière s'étend au Nord depuis les monts du Vivarais, en Ardèche, jusqu'à la Vaunage et les environs de Nîmes. Elle inclut une grande partie des Cévennes, ces montagnes qui forment le contrefort du Massif Central au Sud-Est, de l'Ardèche à l’Hérault, en passant par la Lozère et le Gard.

De cette terre âpre et difficile, composée tantôt de schiste, de granite ou de calcaire, le cévenol a fait une montagne construite. Il a dressé, génération après génération des murets de pierres sèches pour retenir la terre en terrasses ou « faïsses » et la protéger des intempéries parfois très violentes qui auraient entrainé le peu de terre fertile dans la vallée. Il y a planté des châtaigniers  appellé « arbre à pain » parce qu'il a nourri et protégé des famines bon nombre de générations. A ses côtés il cultive depuis fort longtemps « l'arbre à soie », le murier dont les feuilles nourrissent le ver à soie qu'il élève dans les magnaneries, jusqu'à ce qu'ils s'enroulent dans leur cocon fixé sur des rameaux de bruyère blanche, source d'argent frais pour les paysans cévenols quand ils les apportent aux filatures locales. Il  élève des chèvres et produit des pélardons (ou de picodons) à partir de leur lait, il a bâti de solides mas toujours en place autour desquels trônaient quelques 'bruscs' ou ruches troncs pour produire du miel et de la cire d’abeilles pour faire des bougies.

C'est une terre de maquis puis de garrigue plus au Sud, typique des climats méditerranéens où poussent les figuiers immortels les oliviers noueux, la lavande parfumée, la bruyère arborescente, le romarin, le genévrier, l’arbousier et j’en passe... Le sol est rude et âpre, avec du thym sauvage, de la bruyère, des châtaigniers, des chênes verts, des genêts, des sentiers caillouteux, des fleurs séchées par le soleil et quelques sangliers qui font le désespoir des jardiniers mais la joie des chasseurs...

Par endroit, les pins maritimes ont envahit le territoire après avoir été implanté pour les mines de charbon. Ils sont le vestige végétal et naturel d'une ère industrielle aujourd'hui révolue.

Tout ce pays sent le soleil du Languedoc. Mais il connaît aussi des précipitations d’une violence et d’une intensité légendaire (surtout en automne) et une sécheresse estivale parfois importante.

La région est le théâtre des épisodes cévenols (ou effet cévenol). Il s'agit de pluies diluviennes accompagnées d'orages très localisés parfois stationnaires, durant quelques heures, voire quelques jours. Elles sont principalement dues à la rencontre entre l'air froid venant de l'océan Atlantique touchant par l'ouest les sommets des Cévennes et l'air chaud et humide du sud remontant de la mer Méditerranée. En raison de leur soudaineté, de leur violence et de la géographie locale, ces épisodes conduisent souvent à des inondations parfois dramatiques (1890, 1907, 1958, 2002, 2014…)

On comprend donc comment le paysage a marqué l'homme qui habite dans le Pays camisard. Mais l'histoire a, elle aussi, par ses luttes et des vicissitudes imprégné sa culture.

L'HISTOIRE DU PAYS CAMISARD

La Réforme

La pays cévenol a été également cultivé par les idées. Les cathares, puis les vaudois ont diffusé à partir du XIIe siècle des doctrines  prêchant la responsabilité de l'homme et l'émancipation de l'Eglise de Rome. Persécutés par l'inquisition, les idées sont restées et ont été transmises. Au XVIe siècle, c'est la Réforme de Luther et de Calvin qui se répand, favorisée par l'imprimerie. Dès 1560 plusieurs églises protestantes sont dressées. Une grande majorité de la population des Cévennes va se convertir au protestantisme et va subir très vite les oppositions du pouvoir et de l'Eglise catholique. Par mépris on les appelle « Huguenots » (le mot viendrait de Eidgenossen qui signifie confédérés en Suisse allemand). Ils portent depuis ce nom avec fierté.

L'Edit de Nantes

Henri IV signe en 1598 l'Edit de Nantes qui met un terme aux guerres de religion et autorise le culte protestant. Louis XIII, pour sa part, voit le protestantisme et son développement comme « un état dans l'état ». Il veut restreindre le pouvoir politique du parti protestant et va enlever les privilèges accordés par l'Edit de Nantes. Après le siège de La Rochelle, celui de Privas[1] en mai 1629 et la prise d'Alès[2] en juin, il signe la grâce de Nîmes qui enlève aux protestants les places fortes, tout pouvoir politique et militaire et donc leurs possibilités de résistance. La liberté de culte ne subsiste que par le bon vouloir du roi.

Sa révocation par Louis XIV

Louis XIV, le roi soleil, applique une politique d'absolutisme résumée en quelques mots : « un seul Roi, une seule loi, une seule foi ». Il va contraindre les Huguenots à l'abjuration en leur interdisant l'accès à tous les métiers, ou par la force avec les dragonnades. On envoie des troupes nombreuses de soldats, les Dragons, dans les villages où il y a le plus de réfractaires. Ils ont toute liberté pour obtenir l'abjuration attendue : vols, saccages, viols… Ce fut le cas dans toutes le Pays camisard. En 1683 pour le Vivarais (l'Ardèche d'aujourd'hui), en 1685 pour le reste des Cévennes. Devant l'horreur de ces persécutions des milliers de protestants essayent de fuir le royaume ou se convertissent – en tout cas de façade – à la religion du roi. On les appelle les « Nouveaux convertis ».

Le 18 octobre 1685 Louis XIV révoque l'Edit de Nantes, supprimant le protestantisme en France. Tous les temples sont rasés, les pasteurs sont envoyés en exil, les frontières sont fermées aux Nouveaux convertis qui appauvrissent le royaume par leur exil de masse, les enfants devront être instruits dans le religion du roi. Les peines qu'encourent ceux qui contreviennent aux ordres du roi sont terribles. Les « condamnés pour cause de religion » sont envoyés aux galères, les femmes en prison pour le reste de leurs jours, les enfants sont enfermés dans des couvents, les pasteurs sont mis à mort.

La clandestinité

Pourtant, la foi brûle dans les cœurs de ceux qui ont été contraints à l'abjuration. Ils se rassemblent malgré les interdictions dans des lieux déserts pour vivre leur foi. De nombreuses grottes, comme la Grotte « des huguenots » à Vallon Pont d’arc et sur le canton des Vans, la Grotte du Fort, ou celle du Peyras à Mialet, celle de Rouville à Saint-Jean du Gard, ainsi que des ravins ou des ruines accueillent le chant des psaumes et la prédication de l’Évangile. Nombreux sont les lieux qui gardent le souvenir de ces assemblées « au Désert » en Cévennes.

Les Camisards

Devant cet échec apparent, les troupes royales vont traquer la moindre assemblée. Devant les arrestations, condamnations et persécutions redoublées la révolte gronde. En Cévennes certains protestants vont prêcher une résistance violente et vont prendre les armes en 1702 contre les soldats du roi et des responsables du clergé catholique comme l'abbé du Chayla, accusé de torturer ses prisonniers pour leur faire avouer qui était le pasteur de passage, ou le passeur chargé d'organiser leur fuite à l'étranger.  Ils s'organisent en petites troupes et, profitant d'une parfaite connaissance du terrain vont harceler et mettre en déroute nombre de troupes royales. Le roi autorise en 1703 le « brûlement des Cévennes ». 450 villages et hameaux sont détruits et brûlés. Des populations sont déportées vers des prisons du Roussillon. Les camisards, nommés ainsi parce qu'ils portent une « camiso » (chemise en occitan) en signe de reconnaissance, résistent encore face à près de 30.000 soldats. Ils finiront par accepter une reddition après le départ en exil de Jean Cavalier, chef camisard, et la mort de Rolland (Pierre Laporte) en Août 1704. En 1709, un camisard de la première heure, Abraham Mazel, lève des troupes en Vivarais. Sa mort en 1710 met un terme au soulèvement camisard.

Ces quelques années de lutte ouverte ont laissé une empreinte indélébile dans l'histoire des Cévennes. Les Camisards ont montré leur désespoir à toute l'Europe.

 

XVIIIe siècle

Une résistance pacifique va perdurer sous le règne de Louis XV dans des périodes de vives persécutions. Nourris par l'esprit de résistance, on continue à enseigner la religion réformée à la maison, on apprend à lire dans la Bible, livre interdit mais qu'on cache soigneusement. Des assemblées clandestines sont organisées pour recevoir les pasteurs itinérants, proscrits et recherchés. Les peines encourues sont toujours dramatiques et exemplaires. De nombreux noms de héros de la foi sont parvenus jusqu'à nous. Ainsi la famille Durand du Bouschet de Pranles près de Privas en Adèche :

Pierre Durand est devenu pasteur pour le Vivarais après avoir été formé au séminaire de Lausanne (Suisse). On appelle ce séminaire « l'école de la mort » tellement sont nombreux les pasteurs qui perdent leur vie pour avoir exercé leur ministère. Il est pourchassé mais ne pouvant s'en saisir, on arrête son père et sa soeur Marie âgée de 19 ans qu'on jette dans les prisons de la Tour de Constance  à Aigues-Mortes (Gard)

Pierre est arrêté et pendu à Montpellier en 1732. On ne libère pourtant pas Marie qui restera enfermée pendant 38 ans dans sa geôle, refusant, avec ses compagnes de captivité, huguenotes elles aussi, l'abjuration qui leur aurait rendu la liberté. Elle retrouvera enfin sa maison en 1768 alors que la tolérance commence a faire son chemin. On lui attribue le mot RESISTER gravé dans la pierre de la Tour de Constance, que l’on peut voir encore aujourd'hui.

C'est la Révolution française de 1789 qui permet aux protestants de recouvrer la liberté de conscience et la liberté de culte. La Déclaration des droits de l'Homme de 1789 (préambule de notre Constitution d'aujourd'hui) déclare en effet dans son article 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu qu'elles ne troublent pas l'ordre public ».

l'héritage de l'esprit de résistance

Dès lors les temples sont reconstruits dans les Cévennes qui étaient restées protestantes de cœur malgré plus d'un siècle d'intolérance et de persécution.

Les familles cévenoles ont raconté lors des veillées familiales cet héritage de résistance, citant les ancêtres envoyés aux galères ou en prison. Toute la population a ainsi été baignée dans l'esprit camisard qui n'est plus un esprit de violence, mais un esprit de lutte pacifique, résolu à faire face à l'intolérance.

Cette histoire est devenue emblématique de l'esprit de résistance. La Révolution a pris en exemple les Camisards pour montrer comment le peuple peut se liguer contre son roi pour la liberté de conscience.

Beaucoup d'historiens du XIXe siècle ont retracé l'épopée des Camisards, à l'instar de Jules Michelet qui certifiait : « Rien de semblable à l’histoire des Cévennes dans toute l’histoire du Monde[3] »

C'est aussi cet esprit qu'est venu sentir Stevenson quand il entreprit de traverser les Cévennes en 1878 à la découverte de cet héritage. Il avait été frappé par la lecture du livre du pasteur-historien Napoléon Peyrat : Histoire des pasteurs du Désert depuis la révocation de l'édit de Nantes jusqu'à la Révolution française, 1685 - 1789. paru en 1842, et avait voulu aller à la rencontrer des héritiers de cette histoire. Il relate ses rencontres dans son célèbre livre : Voyage avec un âne dans les Cévennes (1879).

Au XXe siècle, Philippe Joutard parle de la « camisardisation de l'espace » dans son ouvrage La légende des Camisards (1977) et montre combien le paysage des Cévennes raconte aujourd'hui encore l'histoire et perpétue l'esprit camisard : les grottes où se réunissaient des assemblées clandestines, les tombes privées dans les jardins des protestants interdits de cimetière, les lieux de mémoires, les plaques commémoratives, le Pont des Camisard à Mialet, Le Musée du Désert[4] qui raconte cette épopée...

De nombreux auteurs ont contribué à la transmission de cette mémoire du Pays camisard. On ne peut oublier Jean-Pierre Chabrol, conteur des Cévennes, de Chamborigaud, ou André Chamson, l'académicien, né à Nîmes et inhumé sur les flancs du Mont Aigoual, auteur des Prisonnières de la Tour de Constance, de La Superbe (une des galères du roi Soleil), de La suite Cévenole, de Castanet, le camisard de l'Aigoual, de Catinat

Du Pays des Camisards aux maquisards, le pays des « justes »

L'esprit camisard s'est révélé au grand jour pendant la 2e guerre mondiale. L'ensemble des cévenols quelle que soit leur religion, nourris de cet héritage, ont résisté à l'envahisseur et ont caché les juifs pourchassés par le régime d'intolérance nazi. C'est dans le pays camisard que l'on trouve le plus de médailles de justes parmi les nations, attribuées par l'Etat d'Israël à ceux qui ont permis la sauvegarde de juifs. L'esprit de résistance était semé dans les cœurs.

Aujourd'hui

La nature a souvent repris le dessus après les exodes ruraux que chante Jean Ferrat, devenu amoureux des Cévennes[5] , et qui s'installa à Antraigues-sur-Volane près d'Aubenas en Ardèche. Plusieurs  « néo-cévenols » s'y installèrent après 1968, restaurant des terres abandonnées et les murets effondrés, reprenant des élevages de chèvres ou de moutons. Aujourd'hui cette terre qui n'est pas atteinte par une agriculture intensive est propice à l'agriculture biologique dans de nombreux domaines comme l'apiculture.

L'esprit camisard est toujours bien présent dans son pays.  On l'a vu resurgir et faire front face aux autorités dans les années 1980-1987 lors de l'opposition des habitants de la région de saint-jean-du Gard au barrage de La Borie. Ils dénonçaient une décision venue de Paris (rappelant d'autres venues de Versailles) et qui détruisait – en la noyant - l'écologie de leur vallée pour un barrage qui n'avait d'autre but (non avoué bien sûr) que de donner du travail à la société du Bas Rhône.

Il anime encore tous les défenseurs du pays qui restent mobilisés en collectifs contre l'extraction du gaz de schiste qui serait présent justement dans le sol du pays camisard, de Montpellier à l'Ardèche [6]. L'action menée ces dernières années et les 15.000 manifestants de Villeneuve de Berg ont permis le recul des décisions de l'Etat sur le permis dit « de Montélimar » qui touchait le Sud Ardèche.

Le Parc National des Cévennes s'est installé sur une partie du Pays Camisard pour préserver les espèces animales et végétales spécifiques. Particularité notable, c'est le plus grand et le seul parc national habité de France. Il a élaboré des fiches de visite, n'oubliant pas la mémoire camisarde.

Terre touristique, le Pays camisard accueille chaque année des milliers de visiteurs venant des Pays-Bas, de Belgique, de Suisse, d'Allemagne ou d'Angleterre, pays qui ont jadis accueilli les réfugiés Huguenots. Tous viennent savourer la richesse de la nature de cette montagne préservée parsemée de circuits de randonnées et de découverte du pays camisard.


[3]   Histoire de France au XVIIe siècle, 1862

[5]   La Montagne – 1964

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